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Bernard Hourcade et l’avenir politique de l’Iran

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Le géographe revient sur les évènements de la fin 2017, en Iran et évoque l’avenir du pays, sur le plan politique, pour le site le Grand Continent.

Entretien fait le 18 février 2018 avec Bernard Hourcade.

Nous revenons avec Bernard Hourcade (avec lequel nous avions déjà évoqué le rôle de l’Union Européenne dans les négociations du JCPOA) sur la nature et l’avenir du système politique iranien, et formulons quelques hypothèses sur les prochaines élections présidentielles de 2021. Supposant que l’Iran est « le laboratoire politique du Moyen-Orient au XXème siècle », nous examinons successivement plusieurs concepts de théorie politique appliqués à l’Iran : pragmatisme, populisme, bonapartisme, jacobinisme, nationalisme, ainsi que des concepts plus spécifiquement iraniens (réformisme, républicanisme islamique, gouvernement du jurisconsulte), afin d’examiner si ces derniers pourraient fournir les cadres théoriques d’une nouvelle modernité politique au Moyen-Orient.
Rohani ou la victoire d’une ligne pragmatique

Groupe d’Etudes Géopolitiques. Parlons tout d’abord de la situation du président Rohani et des réformateurs. Après l’enthousiasme des premiers temps, de nombreuses personnes disent regretter d’avoir voté Rohani. Désormais, peu de gens le soutiennent, à part quelques rares figures, comme l’intellectuel médiatique Sadegh Zibakalam (alors qu’il était très critique lors de la première élection de Rohani). Depuis que le président n’a pas vraiment pris position après les manifestations, il semble se trouver dans une position de pur gestionnaire. Comment voyez-vous ça ?

Bernard Hourcade. J’ai exactement l’opinion contraire. Le plus important, c’est que les personnes du Mouvement Vert n’ont pas manifesté, et ont même eu une peur bleue de ces manifestations. Ils étaient terrorisés, et analysaient la situation de la manière suivante : « le lumpenprolétariat se révolte, Ahmadinejad est en vogue, Rohani est contesté car il n’a pas pu faire ses réformes. Par conséquent, vive Rohani, de facto, aujourd’hui, qui est capable de tenir la boutique, et a empêché une répression de masse ».

Deuxièmement, la manifestation a eu lieu après que Rohani a déclaré, lors du dévoilement du budget pour l’année 1397 [mars 2018- mars 2019], qu’il ne contrôlait qu’un tiers de son budget. Il s’agit là d’une victoire politique, car le Guide a ordonné, il y a 15 jours maintenant, aux chefs de l’armée de vendre les actions des entreprises non stratégiques appartenant aux forces armées ou aux fondations, comme Khatam al-Anbiya [sorte de trust immobilier aux mains de « l’Etat profond »] . C’est une évolution intérieure encore plus importante que l’accord nucléaire, signé par M. Zarif, un simple ministre. Cette mesure de privatisation revient en effet à enlever l’argent à ceux qui le détiennent depuis 40 ans. Et ça, Rohani a réussi à l’imposer au Guide. Concrètement, derrière la déception face à Rohani, on se rend compte que la situation est très compliquée, et que Rohani a fait le maximum, en évitant l’anarchie, et en convainquant le Guide de faire des réformes.

Certains pensent que les manifestations ont été vite dissipées, sans grande difficulté, d’autres que le régime a véritablement pris peur, voyant sa base électorale se retourner contre lui. Vous adopteriez donc la seconde interprétation ?

BH. Les Iraniens sont devenus républicains. Tout le monde dit que l’Islam mange la république. Ce n’est pas vrai. Alors même que l’Islam reste un facteur essentiel, la république a pris le contrôle de l’Islam. En 2009, les manifestants demandaient « où est mon vote ? », et, aujourd’hui, « où est mon argent, où est mon salaire, où est mon travail ? ». La réforme économique demandée par le Guide aux Gardiens de la Révolution [seconde « armée » de la République islamique] a été imposée par la société iranienne, qui s’est exprimée par le vote, puis par des manifestations.

GEG. Certaines personnes reprochent à Rohani d’avoir fait le pari que, en montrant la valeur d’un positionnement modéré, il réussirait à convaincre le Guide de rester lui-même « modéré ». Selon vous, ce pari est-il réussi ?

BH. Le président et le Guide sont à mon avis d’accord sur l’essentiel. Mais leur fonctions ne sont pas identiques. L’un défend les institutions, l’autre doit les faire fonctionner. En Iran, les dirigeants politiques ont le mérite de faire fonctionner, grosso modo, le pays. Personne ne veut de révolution comme en Syrie ou en Irak, mais en même temps, tout le monde veut que la situation politique évolue. Or les religieux ont une bonne connaissance des rapports de force locaux. S’il y a une vraie rupture entre l’islam et le peuple, elle sera synonyme de catastrophe pour le régime. Ainsi, Rohani voit son discours renforcé, car il peut se contenter de faire constater l’état de mécontentement bien réel et concret qui s’est manifesté dans les rues. Et ce n’est pas en faisant 3000 morts que les plus conservateurs, partisans de la manière forte, pourront apaiser la situation. D’autant plus que les milices locales – les bassijis – ont des parents et amis parmi les manifestants. La répression est réelle, mais ils ne tireront pas en rafales dans la foule. L’Iran mène aujourd’hui un combat qui, bien que très difficile, est républicain.

L’issue de la crise ne semble pas pouvoir venir ni d’un coup d’État militaire ni d’une révolution populaire spontanée, ni même d’un populisme discrédité par les deux mandats d’Ahmadinejad.
La fin d’Ahmadinejad et l’avenir du populisme

GEG. Parlons justement d’Ahmadinejad, qui a beaucoup fait parler de lui au cours des mois d’octobre et de novembre derniers, en accusant sans cesse le pouvoir judiciaire, et notamment son chef, Sadegh Laridjani, de corruption. Il a finalement été mis à l’écart par le Guide, au cours d’un discours évidement ambigu qui ne le citait qu’indirectement. Quelques semaines après les manifestations, c’est au tour du chef des Gardiens de la révolution, M. Jafari, de reprocher à Ahmadinejad d’être à l’origine des manifestations. S’il s’agit de la fin de la vie politique d’Ahmadinejad, que va devenir la tendance politique qu’il représente ?

BH. Ahmadinejad était, en 2005, un excellent choix du Guide, car il permettait d’affirmer que le régime était sensible aux aspirations populaires. Khomeiny disait « on n’a pas fait la révolution pour des pastèques » mais il est vrai que la population s’attendait, en faisant la révolution, à un progrès social, qui a eu lieu, mais de manière insuffisante. Donc, en montrant que ce n’étaient pas des intellectuels, comme M. Khatami, qui étaient au pouvoir, mais le peuple de base, le Guide pensait adresser un signe au peuple qui serait bien reçu. En effet, Ahmadinejad n’a jamais fait partie de l’élite, ni cléricale, ni militaire.

Cependant, au lieu de mobiliser les forces populaires, et de s’en servir pour imposer une véritable redistribution, Ahmadinejad a servi les nantis. Il n’a jamais eu tout le pouvoir, et n’a jamais pu le prendre, mais n’a pas non plus réussi à mettre en marche les masses pour faire une révolution sociale. En fait Ahmadinejad a simplement acheté la paix sociale en dépensant l’argent public et en développant la corruption parmi les élites. Certaines couches populaires attendaient de l’Islam, qu’elles voient comme une religion égalitaire, et du gouvernement de la République islamique, des mesures redistributrices. Après l’échec d’Ahmadinejad, ils espéraient que l’ouverture internationale consécutive au JCPOA allait apporter rapidement la prospérité. La politique américaine et l’absence de réformes intérieures ont brisé cet espoir et provoqué un mécontentement global à la fois contre l’Amérique, qui ne respecte pas les accords internationaux, contre le gouvernement de Rouhani qui semble impuissant, et contre un régime islamique, ou plutôt clérical, qui en quarante ans de pouvoir n’a pas réalisé les ambitions de liberté et de justice sociale de la révolution de 1979.

Pour éviter que la solution proposée soit à nouveau celle d’Ahmadinejad, il faudrait contrôler et apaiser la situation. La base électorale, qui existe, s’est réveillée. A présent, la priorité n’est donc pas de contrôler la bourgeoisie intellectuelle, qui ne proteste pas, et qui est souvent liée – ou achetée – par le régime. En revanche, la base populaire existe, et il ne faut pas que quelqu’un l’utilise pour en faire un mauvais usage. Qui peut prendre en main cette base pour créer un mouvement électoral ? Qui succédera à M. Rohani dans trois ans ?
La possibilité d’un bonapartisme

GEG. Il est amusant de constater que, en Iran, dans la presse, sur les réseaux sociaux, on parle déjà des prochaines élections présidentielles de 2021. Les noms évoqués sont surtout ceux d’Ali Laridjani, ou bien d’Ehsaq Djahanguiri.

BH. Si Rohani a été élu président, c’est parce qu’il fait partie du système depuis le tout début. Il a travaillé avec l’armée pendant la guerre, été député pendant près de 20 ans, à la tête du conseil de sécurité nationale pendant 15 ans, et connaît ainsi parfaitement l’Iran politique depuis 40 ans. Djahanguiri de même que Aref, qui est quelqu’un d’excellent, n’ont pas le réseau, ni même l’expérience pour avoir de l’autorité sur les Gardiens de la révolution, les ayatollahs ou des fils de gens très importants, qui contrôlent les réseaux politiques médiatiques et économiques depuis 40 ans. Il est naïf de penser qu’un homme très sympathique, aimable et intelligent puisse prendre le pouvoir dans la République islamique d’Iran comme ça, par le simple fait d’une élection !

Je vais répéter une chose qui va m’attirer les foudres. Avant les élections de 2009, j’ai rencontré un membre de l’équipe électorale de Moussavi qui espérait que son candidat serait battu parce que s’il était élu président, il n’aurait pas les moyens de contrôler le clergé, l’armée, la base populaire, et provoqué malgré lui l’irruption de multiples forces politiques rivales, violentes potentiellement destructrices.

GEG. Ali Laridjani a-t-il le poids politique nécessaire pour devenir Président ?

BH. Laridjani a certes l’avantage d’être le fils d’un grand ayatollah, et d’avoir une certaine notoriété. Il a été proche des Gardiens de la révolution, ce qui lui donne une certaine légitimité, et est assez ouvert. Il a une crédibilité raisonnable. Les réformateurs se diraient alors « on n’a pas le choix, votons pour lui ». Mais soyons sérieux, et constatons que la majorité de la population veut des changements économiques rapides, sans mettre la priorité sur la Syrie et Israël.

GEG. Pensez-vous qu’un réformateur pourrait se démarquer ?

BH. Un modéré à l’eau de rose ? Les Iraniens sont des gens modérés mais veulent un dirigeant actif, dynamique, qui parle aux désirs de changement des femmes, des jeunes, des prolétaires. Un gouvernement de gens aimables et polis ne permettrait aucun changement ! Mohammed Ben Salman a mis plus d’une centaine de parents et notables corrompus en prison (dorée) pendant deux mois. En Iran, on ne peut pas faire cela aussi facilement, car personne n’a autant de pouvoir que MBS dans son propre pays, et personne ne peut mettre 20 anciens généraux et autant d’ayatollahs en prison pour récupérer leur argent. En tout cas, ce n’est surement pas M. Aref, ni même M. Laridjani qui pourraient le faire !

GEG. Les réformateurs n’auront donc jamais le pouvoir en Iran ?

Les réformateurs auront peut-être le pouvoir un jour en Iran, mais ne contrôlent pas suffisamment l’appareil des anciens combattants et du clergé. Qu’on le veuille ou non, il y a parmi les Gardiens de la Révolution, les anciens combattants de la guerre Iran-Irak, et les révolutionnaires de 1979, des personnalités fidèles au régime, qui connaissent bien la gestion de l’Etat dans tout ce qu’il a de profond et souvent de sombre, et qui seraient capables d’imposer des changements à leurs compagnons d’arme qui ont accaparé les biens de l’Etat. Cette issue bonapartiste à la crise ne plairait ni aux élites cléricales, ni aux réformateurs, ni aux conservateurs, mais qui pourrait l’exclure ?

GEG. En Iran, quand on pense à une solution bonapartiste, le nom du général Soleymani vient immédiatement à l’esprit…
BH. Eh oui ! Il ne s’agit pas de faire campagne pour tel ou tel leader, mais de regarder les scénarios possibles et de ne pas mettre en avant, comme en Israël, à la Maison Blanche, ou même dans certains cercles parisiens, la « chute du régime » ou le retour du chah. Le général Soleymani n’était pas un gradé pendant la guerre Irak-Iran, mais fait partie d’une nouvelle génération de cadres des Gardiens de la révolution n’est pas connu comme corrompu, et jouit d’une belle image populaire. Son action en Irak et en Syrie contre Daesh est vue comme une opération de défense nationale, contrairement au soutien apporté au Hezbollah libanais ou aux Palestiniens. Sa victoire est la première remportée par l’Iran hors de ses frontières depuis des siècles, ce qui ne déplait pas aux nationalistes iraniens. Cela n’efface pas la réalité répressive des Gardiens de la Révolution, très mal vécue par la plupart des iraniens.

Cependant, en Iran, les révolutionnaires ont souvent des objectifs paradoxaux. Souvenez-vous que l’ayatollah Montazéri a été démis parce qu’il s’opposait aux massacres de 1988, rappelant combien l’Islam est attaché au principe d’une justice équitable, alors même qu’il était lui-même très radical. Il y a, chez les religieux ou les Gardiens de la révolution les plus radicaux des années 1980, des personnalités qui sont restées attachées à chacun des termes du slogan de 1979 : indépendance, liberté, République islamique. Il ne faut pas oublier que Mohammad Khatami, président modéré très apprécié des pays occidentaux, avait été élu en 1997 avec le soutien d’un grand nombre de Gardiens de la révolution.

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